Il y a les modes. Et les modes cachent la vieillerie insoupçonnée
de ce qui nous donne l’illusion de savoir ce qu’on dit quand on
parle de la poésie, du langage, et de leur rapport à ce qui nous
construit, et nous détruit, où la politique, selon les lieux et
les moments, a plus ou moins de part.
Avec en plus l’impensé de la relation entre poésie et chanson.
Tantôt elles sont identifiées l’une à l’autre,
tantôt opposées, avec un mépris pour la chanson et une sacralisation
de la poésie, les deux attitudes étant égales, sans le
savoir, dans ce qu’elles produisent de décervelage.
C’est pourquoi il y a à se retirer de ce ramassis où la
confusion mentale, installée dans la schizophrénie du signe, se
prend pour le bon sens et s’appuie sur des savoirs qui cachent ce qu’ils
empêchent de savoir. Cachent l’ignorance qu’ils produisent.
Penser, alors, c’est entrer en dissidence. Résister. Appeler à
quitter un magmas d’idées reçues, le politiquement-poétiquement
correct. Est-ce appeler à déserter ? Le Déserteur de Boris
Vian a été un modèle, mais sa « lettre au président
» se limite à une complainte anti-militariste. Sa subversion est
celle d’une révolte individuelle devant un ordre de mobilisation,
générale ou limitée. Pour les « appelés »
du contingent, elle était de fait générale. Je sais. J’en
ai été. En Algérie. En 60. Il m’en reste la notion,
inusable, de maintien de l’ordre.
La révolte de Vian est aussi, et d’abord, une révolte de
la vie contre le culte de la mort, la culture de la mort. De ce point de vue
non seulement elle n’est pas datée, mais elle retrouve une actualité
sinistre, avec la généralisation du terrorisme islamiste anti-occidental,
qui est un refus extrême de toutes les valeurs de la vie, une forme monstrueuse
du théologico-politique, devant laquelle le pacifisme, une fois de plus,
est un comportement qui précipite vers ce qu’il veut éviter.
De ce point de vue, le devoir de résistance déplace complètement
la révolte de Boris Vian. Son déserteur n’est pas un pacifiste.
Il veut vivre. C’est autre chose. Le pacifisme est le pire convoyeur du
pire de la guerre. Le modèle en reste le non-interventionnisme anglo-français
du temps de la guerre d’Espagne, qui a laissé grandir Hitler, et
qui a fait Munich. Un mélange de lâcheté et d’aveuglement.
L’oubli de l’avertissement de Saint-Just : « Pas de liberté
pour les ennemis de la liberté ».
Là où Le Déserteur de Boris Vian impliquait un engagement
vital, donc une intensité maximale du dire, la chanson de Renaud qui
reprend le même titre est une dégénérescence à
la fois poétique, éthique et politique. Tout y est faux, la naïveté
et le rapport aux autres. Du simili. Ce qu’André Breton appelait
le signe descendant : ce qui dégrade les valeurs de la vie. A prendre
pour un document sur l’époque. Pour étudier les rapports
entre dépolitisation et dépoétisation.
Le paradoxe, ici, de cette constatation facile qu’il y a une histoire
de la chanson politique, est que peut-être cette histoire même,
avec ses évidences, n’aide pas à penser les rapports entre
poésie et chanson, entre chanson et politique, entre poésie et
politique.
La chanson a un vieux rapport à la politique. Mais ce rapport est faussement
clair. Tout comme le rapport de la chanson à la poésie. Et on
voit vite qu’on est au bord de se rendre compte qu’on ne sait pas
ce qu’on dit, qu’on ne sait pas de quoi on parle, on entre dans
un tournis de difficultés, où la première chose à
faire est sans doute d’essayer de comprendre ce que cachent les évidences.
Et les intentions. Ni les unes ni les autres ne suffisent.
Il y a le brouillage du rapport entre ce qu’est une chanson et ce qu’est
un poème. Les confusions tiennent à la multiplicité interne
de chaque chose. Mais peut-être surtout au rapport qui n’est pas
simple à démêler entre ce qui est dit et ce qui est fait.
Par le langage même, à part la mise en musique, la mélodie.
Quand tout est dit par les mots, quand tout est énoncé, et que
tout ce qui est à dire est dans l’énoncé, alors,
chanson ou (selon l’habit éditorial) poésie, je pose que
le résultat est le même, qu’il y a le degré minimum
d’activité du langage, le degré minimum et en fait le degré
zéro de ce que peut et doit ou devrait faire une chanson, un poème.
Mais en même temps le degré maximum de confusion entre une chanson
et un poème. C’est ce que Mallarmé appelle nommer.
L’exemple, lointain maintenant, mais toujours édifiant, c’est
Béranger. A l’époque romantique, non seulement il était
illustre, mais c’était, en France et à l’étranger,
jusque par exemple dans la Russie de Pouchkine, le plus illustre des poètes
français. Lanson, dans son Histoire de la littérature française,
en 1894, résume : « le poète national, c’était
le chansonnier », et alors, côté fond, « cette moyenne
assez vulgaire de l’esprit français qu’on appelle l’esprit
bourgeois : esprit positif, jouisseur, gausseur. Il exprimait de son mieux les
idées du bourgeois de son temps : de là son succès ».
Côté forme, « des rythmes de chanson », « la
forme de Béranger est admirablement populaire ». C'est-à-dire
: « pas d’images curieuses ou originales ; pas de style savant et
artiste ; le jargon pâteux, incolore, banal de tout le monde : le style
de Scribe pour tout dire ». Et populaire parce que c’est le récit
d’une action.
Et tout dans l’énoncé, c’est poésie zéro.
Et c’est exprès que je dis ici côté fond et côté
forme. Parce que c’est exactement ce qui convient à la représentation
du langage selon le signe, dans son dualisme, et c’est du signe qu’on
parle quand on croit parler de la chose littéraire en ces termes. Et
de même quand on parle de style, parce que, il faut le dire et le redire
jusqu'à ce qu’on l’entende, dans la surdité générale,
dire style c’est ne pas comprendre que cette notion est tout ce que le
signe permet de penser de cela même qu’il empêche de penser.
Un petit décrassage d’oreilles s’impose, depuis bien deux
mille cinq cents ans.
Mais une chanson peut être un poème. Ce qui a lieu, pour moi, par
exemple dans Aux marches du palais. Il est curieux de remarquer que «
chansonnier », en français, est du côté politique,
ou satirique. Côté Maurice Chevalier. Alors qu’en italien
« canzoniere » est resté du côté de ce qu’on
appelle la poésie lyrique. Leopardi. Et « lyrique » signifiait
que ça se chante. Ou que ça chante. Cette vieille casserole accrochée
à la poésie. Et que certains continuent d’agiter dans leur
somnambulisme.
Toute l’histoire des mots et de la culture, ici participe du brouillage.
Depuis Virgile qui commence l’Enéide en disant : « je chante
les armes et l’homme…, arma virumque cano », et Homère
commençait l’Iliade avec « Chante la colère…mênin
aeide… » (mais l’Odyssée commence avec le verbe dire
et pas chanter : « L’homme, dis-moi…, andra moi ennepe…).
Et on sait que Ronsard encore modifiait ses sonnets en fonction de leur mise
en musique. Le fait culturel qu’on ait chanté la poésie
a fait beaucoup pour qu’on prenne la poésie pour la chanson et
la chanson pour la poésie. Pour métaphoriser le chant. Et on parle
en gloussant de la « musique d’un poème ». Ce qui n’est
pas du tout le symétrique de ce qu’on dit quand on parle de langage
musical…
Suite du brouillage : des poètes, comme Hugo, qui ont intitulé
des poèmes « chanson ». Même et justement sans mise
en musique. En louchant vers le populaire. Tout autre chose que, au hasard,
Giroflé girofla ou Nous n’irons plus au bois. Et Brassens ou Jacques
Brel sont dans la collection Seghers des « Poètes d’aujourd'hui
». Mais ils ne font pas des poèmes, ils font des chansons. On dirait
qu’on brouille les choses à plaisir. Cherchez à qui profite
le crime.
Si j’essaie d’entendre un peu clair dans cette cacophonie culturelle
entretenue – et après tout, pourquoi (sans parler du comment) vouloir
en sortir… – j’essaie de penser des choses simples.
Il y a le dire, et il y a le faire. Et nécessairement tout un continu
du passage de l’un à l’autre, dans et par le langage.
Alors je propose de penser que plus il n’y a que du dire, que de l’énoncé,
et moins il y a du faire, de ce que Mallarmé appelle suggérer,
et qu’il oppose à nommer, dans quelque chose qui se présente,
peu importe, comme chanson ou comme poème, moins il y a de poésie.
En quoi je prends comme poésie, pour poésie, le maximum de ce
que du langage peut faire, et qui n’est pas du dire, et que les mots se
font les uns aux autres.
J’appelle poésie l’invention d’une vie par le langage
et l’invention d’un langage par cette invention de vie. Tous deux
nécessaires l’un à l’autre. Sans quoi ce n’est
que de l’énoncé, que du dire. Les mots du dictionnaire.
Et ce que les mots alors se font les uns aux autres n’a rien à
voir avec ce qu’ils disent. Ou qu’ils ont l’air de dire. Ce
qu’ils disent peut être tonitruant, sur tous les tons, du tendre
au grossier, et parler aussi bien d’amour que de politique, ça
n’a pas, ça n’a plus d’importance. On a alors exactement
la définition de quelque chose qui a eu une intention, mais qui n’a
pas les moyens de sa bravade. Tonitruant, mais muet. Du sens d’un côté,
et ce qu’on appelle de la forme de l’autre. Il peut y avoir des
rimes, ou pas de rimes. Ça mirlitonne ou ça ne mirlitonne pas.
Les rimes ne font alors que ressembler à ce que fait vraiment une rime.
Et que la publicité, elle, sait faire.
De ce point de vue, je ne mets pas de différence, malgré les apparences,
entre des livres imprimés qui se présentent comme de la poésie,
académiquement vôtre, le petit doigt le long de la rime, et certains
morceaux de rap qui font le bruit de l’époque. Des intentions.
Ça parle de. Mais ce que ça fait, c’est que ça ressemble
à. Les intentions sont là, et bien là.
Et que le poème parle d’amour, ou parle de politique, c’est
pareil. Ce n’est pas ce dont il parle qui fait la différence.
Alors je suis amené, paradoxalement, moi qui cherchais la différence,
une, des différences, entre un poème et une chanson, à
me dire que les conditions sont les mêmes, pour qu’il y ait un poème,
pour qu’il y ait une chanson. Une vraie. Une belle. C’est que les
mots doivent faire, et se faire, le maximum de ce que des mots peuvent faire.
Et pas dire. Faire, c’est infiniment plus que dire. C’est la force,
pas le sens.
La différence n’étant plus que cette évidence, mais
redécouverte, que la chanson fait un seul continu paroles-musique, alors
que, dans l’immense majorité des cas, un poème n’est
pas mis en musique. N’en a pas besoin. Le poème se suffit à
lui-même. Peut-être même qu’on pourrait aventurer que
plus il est poème, moins il a besoin de musique.
Où intervient un autre problème : la catastrophe d’une musique
qui, à contre-rythme, rend inaudible le poème. Dont la scène
primitive, emblématique, est à mes oreilles « L’invitation
au voyage » de Baudelaire musiquée par Du Parc. Mais il y a aussi
des mises en musique qui, au lieu de phraser (Nerval, dans Sylvie : «
elle phrasait »), chansonnent le poème, des rencontres heureuses,
comme certains poèmes d’Aragon chansonnés par Léo
Ferré.
C’est toute la question du continu dans le langage. Elle est la même
partout. Autant pour un poème, pour une chanson, pour un roman, et j’ajouterai
même pour toute aventure et invention de pensée. Parce qu’il
y a, ou il n’y a pas, un poème de la pensée. Et même
un roman de ce poème. Ou non. Le continu de ce qu’un corps fait
au langage. Le continu de ce qu’un poème fait à l’éthique
et au politique. Ou rien que des juxtapositions.
Quand il n’y a pas ce continu, c’est la banalité qui nous
casse les oreilles avec ses intentions et ses similis.
Donc, j’oserai le dire, même et justement si on ne sait pas qu’on
l’entend, plus il y a de poésie dans une chanson, plus elle est
politique. Plus il y a de politique dans l’énoncé et dans
l’énoncé seul, moins il y a de poésie. Et moins il
y a, en réalité, de politique. Le moyen le plus fort de la politique,
dans le langage, c’est la poésie.
Le reste, ture lure lure.
Alors, amour, politique, ce qu’on appelle des thèmes, en quoi on
n’a que ce qu’on mérite, le signe-ainsi-soit-il, la différence
s’estompe. Elle n’est là que pour le signe. C’est ce
qui fait que le poème de Maïakovski « Sur ça »
qui parle-de-l’amour est un poème politique. C’est aussi
le cas fameux du poème d’Eluard Liberté où «
liberté » est venu en dernier remplacer un prénom féminin.
Nous avons des fossiles de pensée plein la bouche, et nous continuons
à les mâchouiller comme en dormant. Les progrès technologiques
nous cachent que nous pensons le langage comme des demeurés.
C’est ici que l’exemple d’une chanson qui met en voix l’une
après l’autre plusieurs langues, comme dans Cançon de la
Prima, des fabuleux Troubadours, des langues que, dans l’expérience
commune, la plupart ne comprennent pas, est un exemple superbe. Car on ne peut
pas mieux montrer, en le faisant, que ce n’est plus ce que disent les
mots qui compte. Ce qui est fait, ce n’est pas de l’incompréhensible,
c’est qu’il est donné à entendre une diversité,
une pluralité – la pluralité des langues. Elle n’est
pas proclamée, claironnée. Enoncée. La chanson la fait.
En quoi elle est plus politique que des rodomontades. Et n’a pas à
le dire.
Bien sûr, il y a, il y a eu, des chansons politiques qui font claquer
les mots comme des drapeaux. Certaines, émouvantes, comme le Chant des
partisans. Qu’il est difficile, impossible, en fait, de détacher
de la circonstance qu’elles évoquent et qu’elles continuent
à porter. Avant, la circonstance les portait. Vient un temps où
c’est elles qui la portent.
Mais peut-être qu’on peut mieux entendre ce qui fait durer un poème,
ce qui fait durer une chanson, si on s’exerce à reconnaître
ce qui neutralise la différence entre l’amour et la politique,
au point qu’il n’y aurait pas plus politique qu’une certaine
manière d’inventer de parler l’amour. C’est alors qu’une
chanson fait ce que fait un poème, qu’un poème peut être
une chanson, et qu’il n’est plus nécessaire de vouloir faire
de la chanson politique, de la politique en chansons, dans la chanson. Parce
que c’est déjà fait.